Mon héritage


Le 13 mai 2017, mes parents ont célébré leur 45ième anniversaire de mariage. Enfant, je feuilletais leur album de mariage avec fascination. Je pouvais y voir mes cousins, alignés le long du chemin de gravillons qui menait à l’église de Vascoeuil, les garçons portant des vestons assortis, les filles leurs robes à «smocks». Je me régalais de la jeunesse et de la beauté de mes parents. Le complet «Prince-de-Galles» pâle de mon père et sa cravate à motif octogonal criaient 1972. Mais comme si elle voulait conter l’histoire de deux mondes en collision, tout ce que portait ma mère était classique et éternel. Sa robe blanche, confectionnée au Québec par ma grand-mère paternelle,  n’avait autre atour que des petits boutons nacrés mettant en évidence la simple perle qu’elle portait au cou. Ma mère avait délaissé le voile traditionnel pour un chignon élaboré tenu à l’aide d’une large boucle de ruban blanc tombant en spirales le long de ses épaules. Mes parents s’étaient rencontrés aux États-Unis et mariés en France dans le village ancestral de ma mère avant de retourner vivre au Canada, le foyer de mon père. J’ai toujours ressenti un attachement profond à la famille de ma mère et l’album photo de mes parents représentait pour moi une clef du mystère de la dislocation, ce sentiment de n’être à l’aise nulle part, d’appartenir simultanément à deux mondes sans ne jamais se sentir chez soi.

Le jour de l’anniversaire de mariage de mes parents, mes enfants ont annoncé — avec l’aide de Facebook — que mes parents célébraient leur quarante-cinquième anniversaire de mariage. Je me suis exclamé: «C’est impossible! Je ne suis pas si vieille!!», mais non, en effet, je le suis. Je suis née 18 mois après le mariage de mes parents. Aînée d’une famille formée par un francophile et une française, j’ai grandi dans l’ignorance de ma déviance jusqu’au jour où je suis entrée à l’école. C’est alors que mon accent, né du métissage  entre l’énonciation claire des français et le lié chuintant des Québécois — un humoriste québécois a décrit l’accent français ainsi: «C’est comme parler… mais avec des dents.» — m’a valu moqueries, insultes et appels à “retourner d’où je viens.” Mes professeurs me faisaient parler à haute voix pour pouvoir rire de mon accent. Du jour au lendemain mes vêtements choisis d’après les goûts français de ma mère sont devenus démodés; mon imagination créatrice est devenue une perte de temps; ma rêverie est devenue une infraction punissable, et l’humiliation un moyen acceptable de corriger l’affront, de redresser le crochu, d’homogénéiser le bigarré.

 

J’ai grandi comme «l’autre» dans une communauté québécoise si homogène qu’une petite fille blanche parlant un français différent était perçue comme l’outsider. J’ai grandi au coeur d’une dichotomie où tout ce qui était ridicule à l’école — mon parler, mes vêtements, mon imagination, ma créativité — était célébré à la maison. Le mariage de mes parents, avec leurs univers en collision, avait créé un endroit au sein duquel la différence était saine, voir désirable. J’y prenais refuge contre les moqueries et le rejet de mes amis et professeurs. Le contraste marqué entre l’acceptation artificielle et conditionnelle du monde qui m’entourait et l’amour inconditionnel de ma famille m’a enseigné que les gens qui blessent ceux qui les entourent souffrent d’un mal plus noir et plus profond que les injures qu’ils profèrent.

 

Le mariage de mes parents n’était pas ce dont on fait les films. Il n’avait aucun artifice, aucune prétention. Portée par l’intrépidité qu’offre la jeunesse, ma mère avait quitté sa famille française au profit d’une vie au Canada, à une époque où les billets d’avion coûtaient à peu près ce qu’ils coûtent aujourd’hui sur un dollar plus difficile à gagner. Les appels téléphoniques transatlantiques se comptaient en dollars par minute. Ma mère nous a élevés sans le soutien de sa famille outre les lettres manuscrites qu’elle recevait de sa mère et de ses soeurs. J’ai vu l’océan s’élargir alors que ses parents prenaient en âge et en fragilité; et devenir plus large encore alors que ses frères et soeurs ont atteint la fin de leur trajet. Mes parents s’aimaient de manière imparfaite, mais ils se sont tenus l’un à l’autre par la force d’une promesse et de leur volonté de céder aux besoins de l’autre.

 

J’ai toujours compris sans nécessairement pouvoir l’articuler que ma mère avait choisi un mari et non un pays. Elle a toujours cherché à maintenir son identité et sa culture française même au coeur d’une société qui la percevait comme snob ou prétentieuse. On lui disait qu’elle était «gentille pour une française». Presque 50 ans plus tard, elle parle toujours avec un accent français (aux oreilles des Québécois) et n’a jamais goûté à la poutine. Au dîner d’anniversaire de mes parents, mon frère, ma soeur et moi avons fait des farces de bon coeur au sujet de ces «immigrants qui refusent de s’intégrer.» Ma mère a toujours eu un pied dans deux mondes et j’ai toujours su que la famille qu’elle avait créée au Canada était son ancre. Sans nous, elle aurait depuis longtemps suivi les vents d’est vers l’atlantique et flotté jusqu’à la France. Son amour nous était donné gratuitement, mais son coût en était toujours évident.

 

L’amour inconditionnel est mon arme secrète alors que je suis mon bout de chemin dans le monde d’aujourd’hui. Il m’a été donné par mes parents, inscrit dans chacun de mes gènes. J’y ai trempé dans la douce innocence du sein de ma mère. Je m’y suis accroché lorsqu’enfant je trébuchais. Je m’y suis réchauffée lorsque j’étais seule et frigorifiée. Je l’ai laissé me rapiécer lorsque mon coeur était brisé. J’y ai trouvé le courage de faire face aux moqueries et au ridicule. Je n’ai rien fait pour le mériter et pourtant, il m’accompagne à tout moment.

 

L’amour inconditionnel est une disposition du coeur qui s’exprime par les mots et les gestes les plus simples. Et pourtant, nous avons du mal à comprendre comment aimer nos propres enfants. Motivés par la culpabilité, nous nous jetons sur tout ce qui brille, que ce soit une nouvelle diète, une nouvelle possibilité, un nouveau trophée. Nous pensons que l’amour devrait être tangible, palpable, mesurable, alors que nous savons très bien qu’il ne peut l’être. Nous arrachons une page du manuel de nos enfants, mélangeant leurs envies et leurs besoins, comme si le besoin de nourriture et l’envie de foie gras étaient la même chose.

 

Le mariage de mes parents est mon présent et mon héritage. Tranquille et sans prétention, l’amour transforme le monde une famille à la fois.

 

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One thought on “Mon héritage

  1. Merci Véronique d’avoir renvoyé ce texte (que j’avais lu sur FB) sur tes parents – et surtout ta maman qui était une de mes cousines préférées. Ton texte, joliment écrit, avec simplicité, mais beaucoup de perspicacité, m’a beaucoup intéréssée. Il donne une idée de la perception des québécois sur les français à travers ton vécu ! C’est très touchant.
    Il y a eu une “québécomania” en France avec Félix Leclerc, puis avec la génération de Robert Charlebois ; des romanciers comme Denise Bombardier dont le style était dynamisant et rafraichissant – et nous admirions (on continue d’ailleurs !) leur inventivité pour faire évoluer la langue française face au rouleau compresseur anglo-saxon… ce que nous avons tant de mal à faire en France !
    J’ai trouvé ton texte plein de délicatesse et de compréhension pour ta mère qui a dû être mise à l’épreuve durant toutes ces années – malgré l’amour pour sa famille.
    Peut-être aurons-nous l’occasion, je l’espère, de nous rencontrer un de ces jours.

    Guillemette, dite Minette (fille d’Henri Delaporte)

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