Montée de lait d’une jeune femme rétrograde


Cette semaine, une amie anglophone m’a fait parvenir un article de L’Actualité intitulé Payer les mères à la maison pour que je lui en traduise l’idée générale. S’il y a des choses qu’on aimerait pouvoir « dé-lire », en voici une.

L’article part d’un récent sondage Leger-Marketing tenu auprès de familles québécoises :

L’été dernier, un sondage de Léger Marketing a permis de constater que, dans les deux tiers des familles québécoises, l’un des parents serait prêt à rester à la maison pour prendre soin des enfants d’âge préscolaire si l’État lui versait une allocation équivalente à la subvention qui est accordée pour une place en garderie subventionnée (CPE ou autre). On parle ici d’une subvention annuelle d’environ 9 000 dollars.

Devrait-on payer les femmes pour qu’elles restent à la maison? L’auteur explique qu’il s’agirait d’un projet inabordable, particulièrement à la lumière des finances publiques québécoises telles qu’elles sont. Bon, je me dis que les finances publiques n’empêchent pas le gouvernement québécois de poursuivre sa lancée avec les garderies à $7 qui, bien que populaires, ne sont pas exactement un investissement rentable au niveau fiscal.

Mais là où j’ai dû courir à la salle de bain (et ce n’est pas parce que je suis enceinte), c’est à la déclaration qu’il s’agirait d’une initiative rétrograde.

Pardon?

Payer les mères pour qu’elles restent à la maison irait aussi à l’encontre de plusieurs décennies d’efforts visant à améliorer la position des femmes à l’intérieur comme à l’extérieur du foyer.

Si j’ai bien compris, donner le choix aux familles d’utiliser la subvention pour les services de garde pour rester à la maison ferait perdre du terrain aux femmes et donnerait la permission aux hommes de se laver les mains des couches et des tâches ménagères. Parce qu’on sait que la seule raison pour laquelle les papas d’aujourd’hui sont impliqués dans le soin et l’éducation de leurs enfants, c’est parce que madame travaille. Encore une fois, pardon? D’après L’Actualité le progrès ne tient qu’à un fil : la garderie subventionnée. Et pourtant, à l’extérieur du Québec, des papas impliqués décident tous les jours d’être présents dans la vie de leurs enfants et d’appuyer leurs conjointes dans les tâches domestiques. Serait-ce la sagesse d’une génération de jeunes hommes qui ont été témoins d’une dynamique de couple laissant peu de place au père au sein du foyer? Serait-ce la sagesse d’une génération de femmes qui s’attendent à plus de la part de leur conjoint? Serait-ce la popularité croissante du maternage  et des théories de l’attachement qui suggèrent qu’un enfant a besoin de se sentir aimé et valorisé par ses parents afin de développer une bonne santé émotive et des relations saines? Bref, serait-ce une combinaison de facteurs historiques, sociaux et culturels qu’il serait difficile d’expliquer en un paragraphe?

Mais surtout, suis-je la seule jeune femme se pensant libérée qui a envie de mettre sa brassière en feu en lisant que si on donnait un choix aux femmes, elles pourraient l’utiliser à mauvais escient? Qu’il est donc préférable, pour leur bénéfice ma petite madame, de ne pas leur donner? L’auteur se pare du drapeau de la libération féminine en faisant preuve du paternalisme le plus bas. Bravo. Quand j’aurais besoin d’un homme pour me dire ce que je dois faire pour éviter de paraître rétrograde, je saurai où le rejoindre.

Ça m’a rappelé un incident de ma très jeune enfance, circa 1976. Je me suis ouvert le menton lorsque la roue avant de mon tricycle s’est prise dans une bouche d’égout mal fermée. Ma mère a voulu poursuivre la municipalité pour négligence mais a abandonné les procédures lorsque mon père a dû signer une autorisation lui permettant d’entamer une poursuite judiciaire.  Nier aux femmes la poursuite de leurs ambitions, même lorsque celles-ci se « limitent » à l’éducation de leurs enfants, c’est retourner à l’époque où les femmes devaient recevoir la permission de signer des documents importants et de gérer leurs finances personnelles. Leur dire que rester à la maison est un mauvais choix car elles pourraient le regretter dans l’éventualité d’un divorce, c’est substituer son intelligence à la leur. Le combat du féminisme n’était pas de donner aux femmes une palette de choix déterminés « progressistes » mais de leur donner l’autonomie de faire leurs propres choix. Les propos tenu par l’auteur de cet article m’inquiètent bien plus que mes copines qui renoncent à leur carrière pour rester à la maison.

Mais ce n’est pas tout. L’auteur va plus loin dans la substitution de son bon jugement à celui des femmes qui décident de rester à la maison en déclarant que les enfants doivent fréquenter la garderie pour y apprendre à vivre :

Une bonne garderie fait acquérir aux enfants des aptitudes cognitives, comme écouter, observer, parler, dessiner, compter, lire et écrire. Elle leur apprend aussi la patience, la persévérance, la responsabilité, la discipline, l’estime de soi, la capacité d’interagir avec les autres, la générosité et la maîtrise des émotions.

Y’a-t-il quelque chose d’utile que les enfants peuvent apprendre à la maison? La déclaration que les enfants doivent fréquenter une institution pour pouvoir développer ces habiletés particulières suggère qu’elles ne peuvent être acquises à la maison ou enseignées par les parents. Pousse mais pousse égal!  J’ai 8 enfants. Certains ont fréquenté une garderie jusqu’à leur entrée à l’école. D’autres sont restés à la maison avec moi. Aucun n’est plus vertueux que les autres à ces égards. En fait, j’ai toujours remarqué que l’entrée à l’école emportait une dégradation marquante du comportement de mes enfants. Tout d’un coup, ils se mettent à pousser pour avoir leur tour, à japper après leurs frères et sœur et à s’envoyer promener. Et pour ce qui est du développement du vocabulaire, on repassera merci : ils apprennent soudainement à sacrer. Il naît de l’école un stress et une impatience qui me surprennent toujours, même après 6 enfants. Pour ce qui est de la garderie, j’ai remarqué que certains enfants en garderie font preuves de discipline et de générosité et d’autres non. Serait-ce parce que finalement, c’est à la maison que ces apprentissages sont introduits et consolidés (ou non)?

Il est difficile de répondre à une déclaration à l’emporte-pièce par l’anecdote mais regardez autour de vous et dites-moi sans rire que les seuls enfants bien ajustés que vous connaissez sont issus d’un centre éducatif et que les seuls fuckés ont été élevés par des mères à la maison. Allez! Sans rire! Si l’auteur pense vraiment que les femmes ne sont pas à la hauteur de leurs propres petits, ce n’est pas surprenant qu’il ne les pense pas dignes de choisir quoi faire avec une potentielle subvention de services de garde.

Est-ce que l’état devrait payer les femmes pour qu’elles restent à la maison? Absolument pas! Au mieux, j’aimerais que les parents qui restent à la maison bénéficient d’un régime fiscal comparable à celui des parents qui travaillent. Par exemple, en permettant que la valeur du service de garde que les parents fournissent en restant à la maison puisse être déduite de leur revenu familial. Ou que le fractionnement du revenu (income splitting) soit permis pour les familles dont un parent reste à la maison. Je ne veux pas d’un chèque du gouvernement pour m’occuper de mes enfants. Parce que du chèque à l’inspection, il n’y a qu’un pas. Lorsque je paye ma femme de ménage, je m’attends à pouvoir lui dire quoi faire quand elle est chez moi. Et je n’accepterai jamais qu’un bureaucrate vienne fouiner chez moi pour voir si j’élève mes enfants d’une manière digne d’être payée. Votre enfant de 2 ans fait-il ses nuits madame? Il va falloir le laisser pleurer! Mes copines qui sont passées à travers un processus d’adoption savent à quel point les attentes d’un ministère quant à ce qui rend un parent digne peuvent être aussi frustrantes qu’illogiques. Je vais me passer du chèque et des interventions.

Je n’ai qu’à imaginer l’auteur de l’article dans le rôle de la police parentale. Gardez votre argent.